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Musée des beaux-arts du Canada

Scott McFarland. La réalité aménagée - 11 avril – 13 septembre 2009

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Entrevue avec l’artiste

Entrevue avec l’artiste réalisée par Andrea Kunard, Conservatrice adjointe, MCPC
Vernissage, Le magazine du Musée des beaux-arts du Canada. Printemps 2009

En combinant les procédés analogue et numérique, Scott McFarland crée des photographies qui expriment une interaction raffinée avec la nature. Le jardin, de même que la relation homme-animal, sont des thèmes récurrents de son oeuvre qui illustre l’équilibre précaire entre ces deux mondes.

Le photographe utilise un appareil portatif Arca-Swiss 4 × 5 qui permet un examen rigoureux du cadrage et de la composition. Il scanne ensuite ses négatifs et modifie ses photos numériquement pour mieux contrôler l’esthétique de la version finale. Grâce à ces techniques, il crée un monde en vase clos, riche en détails, qui livre une expérience visuelle fascinante. Pour cette exposition, j’ai correspondu avec McFarland par courrier électronique alors qu’il participait à une séance de photographies en Angleterre. Nous avons parlé de son travail et de sa façon de créer des photos qui donnent une perception du paysage à la fois réelle et fabriquée.

Andrea Kunard, Conservatrice adjointe, MCPC :
Qui vous a incité à adopter la photographie comme discipline artistique ?

Scott McFarland : À dire vrai, personne ne m’a incité à adopter la photographie. C’est la photographie elle-même qui m’a inspiré. Quand j’ai fait cette découverte, je voulais devenir architecte. Ayant fait de la photo, j’ai changé d’idée.

AK : Avec qui avez-vous étudié, et où ?
SM : J’ai étudié à l’University of British Columbia, à Vancouver, où j’ai obtenu un baccalauréat en beaux-arts. J’ai eu le privilège d’étudier avec des professeurs tels que Mark Lewis, Roy Arden, Jeff Wall et Liz Magor.

AK : Vous avez consacré un de vos premiers projets, Laboratoire, à la chambre noire et aux procédés de développement photographique chimique. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce sujet et comment celui-ci s’exprime-t-il dans d’autres projets apparemment non reliés, dont la série Jardins ?
SM : Jardins est le premier groupe d’oeuvres que j’ai produit après mes études universitaires. Je voulais revenir à ce qui me paraissait être un des sujets originaux de la photographie : les plantes — plus précisément, le milieu qu’elles habitent. Laboratoire est un projet en permanence qui m’amène à photographier l’espace de la chambre noire et de laboratoires de photo commerciaux. Je me suis lancé dans ce projet au moment où l’idée traditionnelle de la chambre noire — et ce qui définissait la photographie — évoluait. De son côté, ma propre pratique progressait aussi et je me suis trouvé à travailler simultanément sur Jardins et Laboratoire. C’est là que j’ai commencé à comprendre le lien entre les techniques du jardinage et celles de la photographie.

AK : Verser, Ben Kubomiwa traite la fontaine avec du permanganate de potassium (2002) révèle clairement l’intérêt que vous portez à la fois aux procédés de jardinage et à ceux de la photographie. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette image et sur les activités qu’illustrent généralement les vues de Jardins ?
SM : Quand j’ai photographié des jardiniers dans leur quotidien, j’ai pu mettre en parallèle leur démarche et ma propre démarche photographique, y compris les interventions reliées au tirage en chambre noire. Par exemple, le personnage de Verser vide un seau de permanganate de potassium dans l’eau, un geste qui causera une réaction variable selon les quantités d’autres produits chimiques que contient cette eau. Dans ce cas-ci, il doit donc équilibrer le pH car l’étang est rempli de carpes koïs. Même chose pour la photo où un produit appelé « Hypo check » vérifie le niveau d’épuisement du fixateur. J’en verse régulièrement dans le fixateur pour m’assurer que la solution « fixe » toujours la photo. Une autre comparaison montre que la solution dans l’image est du magenta pur — une couleur primaire qui est aussi la principale couleur du filtre des agrandisseurs des chambres noires.

AK : Le jardin est un sujet vénérable dans l’histoire de la photographie. Votre travail a-t-il été influencé par les pionniers de la photographie tels que William Henry Fox Talbot et par les images qu’il a prises dans sa propriété ?
SM : Je pensais à Talbot quand j’ai mentionné que les plantes constituaient l’un des premiers thèmes de la photographie. Il a produit des images de son domaine paysagé parce que les négatifs papier peu photosensibles qu’il avait inventés exigeaient une forte lumière du jour. Il avait installé son laboratoire à Lacock Abbey et ne pouvait pas s’en éloigner à cause de l’incertitude et de la complexité de ses expériences. Il trouvait dans son jardin et ses alentours les éléments photographiques nécessaires pour perfectionner sa technique.

AK : Comment avez-vous découvert le jardin comme sujet photographique à Vancouver ? Comment avez-vous réussi à convaincre les propriétaires de jardins de vous accueillir ?
SM : Les jardins que j’ai photographiés se trouvaient près de chez moi. À cette époque, à la fin des années 1990, beaucoup de grandes propriétés avaient des jardins à l’abandon. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour Vue d’un verger, printemps tardif; Vitis vinifera, Wisteria (2004). Au début, je travaillais sans permission dans ces propriétés inoccupées, mais quand ma série a pris de l’ampleur, j’ai écrit aux propriétaires des jardins qui me paraissaient avoir de bons éléments picturaux pour obtenir leur permission.

AK : Que représentent pour vous l’espace et le lieu dans vos oeuvres ? Vous prenez souvent des photos dans un contexte restreint et vous produisez des images différentes qui ont un lien spatial entre elles. Voulez-vous que vos photos donnent aux gens qui les regardent le sentiment de connaître ces lieux, même s’ils ne les ont jamais visités ?
SM : J’aime photographier le même endroit à plusieurs reprises parce que je ne me contente pas d’explorer un espace — je découvre aussi comment le prendre en photo de façon originale à chaque fois. C’est un long processus. Au départ, je ne sais pas toujours combien il faudra de temps pour que mon récit photographique prenne tournure. Mes images sont le résultat des clichés que je prends d’un sujet dans plusieurs conditions différentes. Ensuite, je travaille le matériel par des moyens analogiques traditionnels, puis je procède à une construction numérique post-photographique.

AK : Pourquoi modifier vos photos numériquement ?
SM : Très vite, j’ai opté pour cette pratique parce que je n’étais pas satisfait du résultat de mes photos à exposition unique. L’idée de combiner de multiples vues n’a rien de neuf. Elle remonte aux années 1850 et aux marines de Gustave Le Gray. J’ai surtout tendance à combiner des vues individuelles en superposition plutôt qu’à saisir une image au moment décisif, car cette approche me convient.

AK : Comment les caractéristiques de ce moyen d’expression alimentent-elles votre travail ? Je pense à la façon dont vous manipulez la lumière (et à la compression du temps dans l’image) lorsque vous combinez des vues prises à différentes heures de la journée pour obtenir un effet final.
SM : Ma réflexion sur les éléments formels de la photographie varie en fonction de chaque récit photographique. Ainsi, Empire comprend un montage des différents effets de lumière qui correspondent à différents moments de la journée pour mieux mettre en relief les plantes et leur agencement, comme l’illustre Echinocactus grusonii (2006). Ce procédé qui a mis en évidence la nature artificielle de l’image m’a paru approprié compte tenu de l’esthétique du Huntington Desert Garden dont le caractère plus théâtral du jardin en région désertique a été davantage conçu pour le plaisir de la composition que pour des raisons de présentation purement taxinomique.