
Premières oeuvres hongroises, de 1952 à 1956,
et retour en Hongrie après 1980
« Quand les gens me demandent comment j’ai commencé à faire de la photo, je n’ai pas une belle histoire à raconter comme beaucoup d’artistes, photographes, peintres, écrivains en disant que tel-et-tel archange m’apparut dans mes rêves en me disant : “ Gabor Szilasi ! Va, achète un Leica et tu vas devenir un grand photographe.” Il n’y a pas d’histoire comme ça, je sentais simplement le besoin de faire de la photo, de mettre sur pellicule ce que je voyais. Et j’ai commencé à travailler. »
- Gabor Szilasi, 1979
En 1952, à l’âge de vingt-quatre ans, Gabor Szilasi achète un appareil photo de marque Zorkij, copie russe de la Leica IIIF, et se met à faire de la photo. Les films qu’il réalise, il les développe dans la salle de bain de l’appartement familial à Budapest et se procure, quelques années plus tard, un agrandisseur grâce auquel il effectue des tirages rudimentaires de son travail. Ses photos du début sont variées et exploratoires : des portraits d’amis sans apprêt alternent avec des vues pittoresques de la ville et de ses vendeurs de rue et commerces caractéristiques.
Ces images initiales révèlent l’influence du pictorialisme européen, de la photo de mode et documentaire, genres que Szilasi aurait eu l’occasion de découvrir par l’intermédiaire des livres et des magazines, de même que des expositions de photographes professionnels ou amateurs à Budapest. L’émouvante documentation de la révolte hongroise qu’il réalise à la fin de 1956, dernières photos qu’il prit avant de fuir son pays, se trouve représentée par trois images dans cette section, et renforce encore l’impulsion documentaire qui inspirait l’artiste à ses débuts.
Szilasi retourne pour la première fois à Budapest en 1980. Depuis, il s’y est rendu à huit reprises, retrouvant la ville et photographiant ses rues, ses bâtiments et ses parcs, tout en réalisant des portraits d’ambiance de gens qu’il avait connus autrefois. Ce qui l’a motivé dans ces oeuvres plus récentes, c’est le désir de raccorder son passé personnel à la situation actuelle et de créer un ensemble de documents sur la culture et l’architecture semblables à ce qu’il avait déjà réalisé dans le Québec rural et à Montréal.
Vues urbaines et architecturales de Montréal,
de 1959 à aujourd’hui
« Marchez dans Montréal, dans quelque direction que ce soit; au bout de 500 mètres, vous vous trouverez dans une communauté différente : tout change, le spectacle de la rue, celui des gens, l’architecture. »
- Gabor Szilasi, 2008
En 1959, Szilasi s’installe à Montréal. Il se familiarise avec la ville principalement en y déambulant, explorant des lieux inconnus et décryptant le sens d’une culture qui lui est étrangère au moyen d’une Leica 35 mm nouvellement acquise. Tout au long des années 1960, il produit une série de vues urbaines pittoresques, mais change d’optique au début des années 1970 : il va chercher des façons plus systématiques, plus formelles, de représenter en même temps le style urbain de la ville et, par extension, la manière d’y vivre. Dans cette section, trois projets sont mis en relief. Dans l’étude qu’il réalise de 1977 à 1979 sur la rue Sainte-Catherine, artère commerciale majeure qui traverse une bonne partie de la ville d’est en ouest, il utilise une chambre photographique de 4 x 5 pouces de manière à s’ajuster à l’ensemble disparate de bâtiments commerciaux, religieux et institutionnels qui longent cette rue. En 1980 et 1981, il emprunte un appareil panoramique dont le balayage horizontal lui permet de décrire les qualités et caractéristiques de divers espaces urbains qu’il découvre à travers la ville. Et durant les trois étés suivants, de 1982 à 1984, Szilasi réalise des photographies en couleurs d’immeubles ornés d’enseignes électriques et au néon, qui contrastent de façon marquée avec ses travaux plus austères en noir et blanc.
À cause de sa superficie et de sa grande diversité culturelle et linguistique, Montréal est sans doute impossible à saisir dans sa totalité, mais ses habitants se font leur propre image de la cité, image que chacun enrichit de préoccupations et d’expériences individuelles. Les photos que Szilasi a prises de Montréal peuvent être vues comme constituant un portrait cumulatif de la ville, portrait qu’il a perçu à travers le filtre de sa sensibilité, à mesure qu’il parvenait à mieux la saisir et petit à petit la fixer sur la pellicule.
Le Québec rural des années 1970
« En examinant les changements survenus dans le Québec rural, on ne peut être que fasciné par l’étrange mélange d’ancien et de moderne, de religieux et de profane. Nous sommes mis en face d’un milieu en transition où la figure géante de Mr. Muffler et la statue de l’Ange Gardien partagent le même espace, où la télévision fabricante d’images contemporaines côtoie le crucifix dans la décoration intérieure. »
- Gabor Szilasi, 1977
Gabor Szilasi passe les années 1970 à photographier sans répit des communautés rurales et des petits villages éparpillés dans le sud du Québec, dans le cadre de plusieurs projets personnels. Partant d’une étude sur l’Île aux Coudres et le comté de Charlevoix à l’automne de 1970, il poursuit sa quête photographique en Beauce, dans la municipalité de Lotbinière, au festival western de Saint-Tite et dans les régions de l’Abitibi-Témiscamingue et du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Ce travail, qui a fini par représenter l’une de ses plus importantes contributions à la photographie au Canada, Szilasi ne l’envisageait pas au départ comme un projet unique. Ce qu’il avait conçu en 1970 comme une étude relativement modeste d’une simple communauté a évolué au fil du temps pour devenir un énorme document socioculturel comprenant des centaines de photographies, dans lesquelles on retrouve des portraits d’ambiance, des intérieurs de maisons ainsi que des paysages urbains et des vues d’architecture. À chaque étape, dans chaque nouvelle région, Gabor Szilasi découvrit des continuités, des rapports communs. Mais, en même temps, il reconnaissait des variations locales, des particularités régionales et mit au point des méthodes pour rendre compte de ces différences. Quand nous l’examinons maintenant, avec un recul de plus d’une trentaine d’années, cet imposant corpus constitue un inestimable recueil de données sur ces communautés en plein coeur d’une décennie de transition économique et culturelle.
Montréal : Portraits d’artistes et de
famille
de 1959 à aujourd’hui
« Depuis plus de trente ans ma production photographique explore les différents genres photographiques, tel [sic] que la photo de rue, le documentaire social, les vues architecturales et les intérieurs mais très rarement la nature pure. Comme les traces de la présence humaine y sont toujours évidentes, je retourne toujours au portrait. J’aime le contact qui s’établit entre le photographe et son sujet : les conversations, les silences, tension et relaxation, l’exploration réciproque. »
- Gabor Szilasi, 1989
La pratique du portrait demeure ancrée au coeur du travail de Szilasi et découle de son engagement profond envers les gens et leurs expériences. Certes on retrouve certains portraits parmi les photos qu’il a prises en Hongrie et dans le Québec rural, mais ceux qu’il a réalisés à Montréal constituent le groupe le plus abondant et le plus distinctif.
Presque tous ses portraits de Montréal représentent des personnes qu’il a bien connues et depuis longtemps – sa famille, de proches amis, des voisins, des collègues de travail et des artistes – et ces portraits, pour la plupart, ne faisaient pas partie d’un projet spécifique, mais ont été exécutés de manière naturelle au fil de ses journées. En tant que tels, on peut les voir sous un aspect biographique et comme levant le voile sur ses intérêts, ses amis et ses relations professionnelles. Aucun n’a fait l’objet d’une commande, et Szilasi a photographié plusieurs de ses sujets, tels que son épouse, Doreen Lindsay, et leur fille Andrea, à de nombreuses reprises au cours de ces cinquante dernières années.
Gabor Szilasi s’est d’abord intéressé au portrait d’ambiance, un genre dans lequel le décor, que ce soit le foyer d’une personne, le lieu où elle travaille ou même un endroit public, joue un rôle essentiel pour bien définir le sujet. La manière dont une personne « habite » son espace, ce que révèle le milieu qui l’entoure sur ce qui l’intéresse, sur ses goûts et sa sensibilité, tout cela forme autant d’éléments indissociables du portrait final. Le décor ne fonctionne jamais simplement comme une toile de fond généralisée ou arbitraire, mais tient un rôle de premier plan, offrant un témoignage qui permet de mieux comprendre la personne et contribuant à donner à l’image toute sa signification.